L 'ETAT DE NOTRE URGENCE
27 Août 2020
17 août 2020 Un, deux, trois dimanche
Un dimanche à la campagne. C’est le film de Bertrand Tavernier. J’ai vu ce film avec ma mère. Autrefois ma mère m’emmenait au cinéma le dimanche. Elle redoutait sans doute de rester toute seule le dimanche. Mon père était venu une seule fois avec nous au cinéma. Il avait dit à une vieille que si elle ne pouvait pas s’empêcher de manger des bonbons pendant la projection du film, elle pouvait avoir au moins la délicatesse de manger le papier du bonbon avec le bonbon afin de ne pas agacer les oreilles des spectateurs avec le bruit agaçant du papier du bonbon. Mon père s’était fait engueuler par mère, et depuis, il ne venait plus avec nous au cinéma. J’avais une quinzaine d’années quand j’ai vu le film Un dimanche à la campagne. A cette époque qui remonte à mon adolescence je n’étais pas dégoûté par l’humanisme dégoulinant de la république, et je m’étais demandé si je réaliserais un jour un film qui serait diffusé dans une salle de cinéma.
Mon père a reçu un dimanche une lettre dans le domicile qu’il occupe en toute légalité depuis le décès de son épouse et de ma mère. Il m’a avoué pour tenter d’apaiser son habituelle culpabilité qu’il avait ouvert cette lettre par erreur. Contrairement à ce que mon père s’est acharné à répéter afin de me convaincre de sa supériorité, cette lettre m’était bien adressée. Je n’ai pas renié les révoltes du temps de mon adolescence. Cette amie d’enfance de ma mère écrit dans sa lettre que ses parents quincailliers à Tarbes ont collaboré avec l’occupant nazi et qu’ils ont sauvé ma mère de la déportation. Elle ajoute ensuite qu’elle voudrait retrouver l’exemplaire d’un journal de la résistance communiste qu’elle avait confié à ma mère et qui accusait ses parents de malversation. Sa lettre d’excuse se termine sur la profonde amitié que lui témoigne une famille israélite de la région. La mort contrairement à ce que m’a inculqué ma mère dans ma petite enfance n’est pas le néant absolu. Je comprends maintenant pourquoi ma mère malgré son judaïsme s’est mise une seule fois en colère contre moi. Je lui avais dit que la fille d’un dirigeant communiste qui était devenu l’imprimeur du journal maoïste la Cause du Peuple, avait affirmé que des communistes de la région de Tarbes avaient livré à l’occupant nazi un réseau de résistants anarchistes parce que, avait elle précisé, leur irresponsabilité risquait de mettre en péril tout un réseau de résistants et il était évident que ma mère ne pouvait remettre en cause le rôle qu’elle avait joué dans une organisation communiste locale qui avait lutté contre la barbarie nazie. La désignation d’un coupable aurait eu en effet pour conséquence de nier son rôle dans une structure de pouvoir qui comme toute structure de pouvoir obéit à des phénomènes qui nous dépassent.
Cherche pour ne jamais trouver.
En cette fin de dimanche après midi, elle cite sans jamais mentionner le nom des auteurs des documentaires qu’elle a produits. Je souligne que les Films d’Ici qui ont produit ses films s’appelaient autrefois Ciné lutte. J’ajoute que les réalisateurs de Ciné Lutte ont toujours estimé que les films militants avaient pour fonction de mobiliser la classe ouvrière en lutte contre ce que certains appellent les cent familles. Son mari verse le café équitable dans les tasses recyclées. Je poursuis mon réquisitoire. Un des fondateurs de Ciné Lutte est devenu responsable d’achat des documentaires d’une chaîne de télévision du service public. Il a pu ainsi mener à bien sa conquête du plus grand nombre de spectateurs en lutte contre les cent familles. Il s’est ensuite acharné à exclure des circuits de financement les « petits » producteurs en développant une campagne de calomnie fondée sur une corruption des directeurs d’achat des documentaires que naturellement il ne pratiquait pas, et ainsi que cela était prévisible, toutes ces exclusions en cascade, qui se sont soldés par le récent suicide d’un fondateur d’une société de production, ont fini par engendrer l’apparition de nouveaux financiers qui ont pris le pouvoir sur la ligne éditoriale des Films d’Ici . Notre hôtesse observe le rond de serviette que porte à bout de bras son mari et après un bref silence elle affirme que nos chemins ne sont pas différents. Nous lisons les mêmes livres. Nous regardons les mêmes films. Nous divergeons simplement sur la tactique à observer. « J’ai acheté cette ancienne ferme fortifiée en intégrant une structure de production et ta proposition d’un cinéma qui privilégie le voyage intérieur sur la réussite extérieure est parfaitement légitime. Nous devons en effet nous unir contre les prophètes porteurs d’utopie qui sous prétexte de lutte contre le libéralisme conduisent l’humanité à sa perte » ajoute t elle en écrasant de son index la mouche qui s’est posée sur le rond de serviette.
En cette fin de dimanche après midi le vent siffle entre les jointures de la véranda.« La Mafia s’est appuyée dans un premier temps sur les bisounours de ton genre et a remplacé ensuite Tito au Monténégro, mais je te le dis en toute sincérité, le peuple retrouvera sa dignité perdue et chassera les représentants de la CIA» hurle le peintre serbe en lançant sous le regard attendri de son épouse institutrice un pétard qui explose au dessus du poisson rouge qui tournoie dans une cuvette.
chronique des temps présents